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Qu'ils soient oenologues, Maîtres de chai, distillateurs, embouteilleurs, collectionneurs ou importateurs.... tous ont un point commun :
partager avec vous les coulisses de leur métier, leurs actualités et surtout leur passion inébranlable pour ce spiritueux qui nous est si cher.

Historiquement issue des îles de la Caraïbe, la canne à sucre se répand désormais dans le monde entier, permettant ainsi l'émergence de terroirs de rhum aussi méconnus que le Vietnam, l'Australie, le Japon...

La belle aventure du rhum nous réserve encore bien des surprises et n'est pas prête de s’arrêter !

#05 ... LONGUETEAU PÈRE & FILS

[ 11.10.2021 ]

Philippe de Pompignan. J’aimerais démarrer en parlant un peu d'histoire parce qu’elle est particulièrement riche chez Longueteau !

François Longueteau Père. Cette distillerie est dans la famille Longueteau depuis 1895 ! Avant mon arrière-grand-père, c’était déjà une petite « sucrotte* » qu’il a transformée pour faire du rhum « z’habitant* ».

PDP. Justement peux-tu nous donner les grandes étapes de la distillerie depuis que la famille Longueteau est implantée sur le Domaine ? Quels ont été les moments marquants de cette aventure ?

FL Père. En 1890, prise en main du Domaine qui appartenait au marquis de Sainte-Marie. Faisant faillite, celui-ci essaie de se remplumer en jouant des fortunes pour l’époque, mais s'enfonce encore plus : la propriété est saisie. Vous savez combien la végétation pousse vite ici. Alors le notaire qui était en charge du Domaine s'est rendu compte qu’il fallait absolument l’entretenir pour le vendre à un prix correct. C’est là qu'il fait appel à Henri Longueteau qui travaillait Pointe des Châteaux dans une distillerie qui appartenait à la famille Chassaing . Celui-ci se voit alors confier la gestion du Domaine du Marquisat de Sainte-Marie.

En 1895, en pleine crise sucrière, le notaire - ne trouvant toujours pas d'acquéreur - propose à Henri Longueteau de l’aider financièrement à racheter le domaine. Evidemment, ce dernier saute sur l'occasion et transforme petit à petit, et avec beaucoup d’huile de coude, la sucrerie en rhumerie.

Portrait d'Henri Longueteau - © Famille Longueteau

En 1912, Henri Longueteau part faire son service militaire qui s’achève en 1914. Mais la guerre de 1914-1918 commence et il est repris d’office durant 4 années.

En 1926, il décède et Henri Longueteau fils reprend la succession en rachetant les parts du Domaine du Marquisat auprès de sa sœur et se retrouve seul propriétaire des lieux.

Il continue la culture de la canne principalement, sachant qu'une partie des cannes était transformée en rhum chez nous-mêmes et que l’autre partie était envoyée à l'usine Marquisat à Capesterre pour être transformée en sucre.

En 1926, naissance de Paul-Henri Longueteau.

En 1938-1939, Henri Longueteau se lance dans la banane mais arrête tout de suite, car la Seconde Guerre mondiale prive l’île de bateaux. Dès la fin de la guerre, avant même que les premiers bateaux n’arrivent, Henri Longueteau remet l’activité en route, et, quand la banane est sur le point d'être récoltée, les premiers bateaux sont là : il a donc été l’un des premiers à réexpédier de la banane vers la métropole !

Pendant ce temps, l’activité de canne et de rhum se poursuit. Monsieur Babin - gérant du site - secondera mon grand-père durant 40 ans, jusqu’en 1963, date à laquelle mon père, Paul-Henri, reprend les rênes. Après avoir fait HEC, ce dernier est revenu en Guadeloupe où il a repris toutes les plantations de banane. Il remplace alors naturellement Joseph Babin qui a déjà un certain âge.

Récolte de la Canne - © Famille Longueteau

A l’époque, il n’y avait pas encore de mise en bouteille du rhum. Il était vendu en dame-jeanne, avec, dans les boutiques, les fameuses chopines, les quartos… Et c’est mon père qui commence à faire la mise en bouteille pour relancer l’activité rhum.

PDP. Alors c’est à ce moment-là que la marque Longueteau prend son essor ?

FL Père. Je te précise que nous avions deux distilleries, Philippe : Mon Repos et Espérance.

Quand mon père a repris, il a gardé la marque « Mon Repos » et le rhum qui était fait ici était le rhum « Espérance ». La marque Longueteau - représentée en Métropole par mon oncle - existait déjà parce que tout ce qui était vendu là-bas l’était sous ce nom.

Alors bien sûr il y a eu de mauvaises années - comme toujours - et durant l’une d’elles, mon père a dû vendre une partie des propriétés, dont la distillerie « Mon Repos ». Tout le matériel de Mon Repos a ainsi été transporté à l’Espérance : les foudres, etc…

PDP. L’Espérance est donc l’ancêtre de Longueteau actuel ?

FL Père. Exactement, c’est l’un des deux noms de la propriété.

En 1967-1968, mon père transforme un petit moulin qui tournait avec une roue à aube entraînée par l’eau de la digue se trouvant près de la maison. Il le modernise et passe à la machine à vapeur. Toutes les transformations sont faites avec du matériel de récupération : les moulins, les engrenages viennent de la distillerie de Jaham en Martinique, la chaudière de l’usine Roujol, la chaîne à cannes de la Distillerie Loret à Pointe-à-Pitre. Je me rappelle y être allé, petit garçon, et avoir assisté à ce démontage. Tout était transporté, puis remonté ici ; sur trois chaudières de l’usine Roujol à Petit-Bourg on en a récupéré deux pour en faire une, et la troisième, c'est Damoiseau qui l'a récupérée.

Distillerie Longueteau - © Famille Longueteau

Marika de Pompignan. Le petit garçon que tu es, quand tu te déplaces à la Martinique et que tu vois les démontages, a-t-il déjà envie de ce métier ou est-ce simplement un souvenir d'enfant ?

FL Père. J’ai 6-7 ans, je regarde comment on démonte, mais c’est tout. Tous les samedis on venait sur le Domaine pour rencontrer mon père, ma mère lui donnait un petit coup de main pour préparer les salaires car le personnel était payé à la semaine… et il y avait énormément de monde ! Pendant les heures où il était occupé, on s’arrangeait pour piquer sa voiture et aller faire un petit tour dans les cannes, sans causer trop de dégâts. (rires) C’était un peu la fête, il y avait du monde, des marchands, des commerçants… Quand on rentrait du Domaine le soir, la douche se souvenait de nous ! (rires) Mon père disait qu’il y avait deux piliers sur la propriété et que sans eux la propriété s'arrêtait : lui-même, puisqu'il s'occupait de toute la partie douanière, administrative etc… Et le chef mécanicien de la distillerie. Il ne fallait surtout pas que l’un des deux casse sa pipe !

En 1979, je rentre de Métropole et ma mission consiste à être capable de remplacer n'importe qui à n’importe quel moment : du balayeur jusqu'à mon père. Mon autre casquette consistait à gérer les problèmes : dans la banane, dans les ventes, en mécanique etc… A cette époque, je marche donc la main dans la main avec mon père. On avance, on avance. En 1987, mon grand-père décède. Cela ne change pas grand-chose au niveau gestion parce que mon père est déjà gérant depuis 1963. En revanche, il y a eu des problèmes de succession dans le sens où l’on a eu énormément d'argent à payer à l’Etat et où l’on a été obligé de vendre une des parties « banane ».

En 1981-1982, on a dû faire face à un très grave problème de qualité qui a fait fondre nos ventes. J'ai mis un peu de temps à m’en rendre compte parce que je ne buvais pas vraiment. J’avais participé à la construction de notre colonne, mais le résultat n'était pas bon du tout et a entraîné une chute des ventes catastrophique durant plusieurs années. La colonne a été refaite petit à petit, jusqu'au jour où les ventes ont repris, tout doucement. A cette époque, je savais que si on attrapait une grosse panne, mon père allait fermer la distillerie sans chercher à comprendre. C’est en se battant et en y allant jour et nuit que j’ai réussi à tenir la distillerie petit à petit, jusqu’en 2005. A cette époque-là, le chef mécanicien de la distillerie - qui était toujours à mes côtés - m’a notamment beaucoup aidé à retravailler la colonne de façon à la transformer. Cela s’est immédiatement ressenti sur la qualité du rhum. D’ailleurs, je ne sais pas si vous avez regardé les résultats du dernier concours, les Rhums Longueteau ont eu je ne sais combien de médailles au Concours Mondial de Bruxelles 2021 !

MDP. Bravo ! On est tellement heureux pour vous !

François Longueteau Fils. Nous sommes, sur ce concours, la distillerie au monde qui a eu le plus de récompenses ! Une Grande Médaille d’Or, trois Médailles d’Or, plus des Médailles d’Argent : nous avons été arrosés de récompenses ! Mais nous n’avons pas encore eu le temps de communiquer là-dessus.

FL Père. Alors, pour suivre notre fil historique, à partir des années 1990, c’est-à-dire du début de la modification de la colonne - faite sur plusieurs années - la confiance revient et avec elle, les commandes commencent à repartir pour la métropole.

FL Fils. Je me permets de faire une remarque, pour moi essentielle : en 1996, la Guadeloupe s’ouvre également au tourisme et cela change tout !

FL Père. C’est exact. Et il est vrai qu’en 2005, lorsque je rachète le Domaine à mon père, Paul-Henri Longueteau - ce qui n’était pas une mince affaire - tout va vite. Mon épouse et moi démarrons notamment la commercialisation des punchs à grande échelle, après avoir déjà fait des essais ici, dans la boutique.

Les 10 années suivantes - où il faut redémarrer les ventes avec un outil obsolète que je n'ai absolument pas les moyens de remettre en état - sont particulièrement difficiles.

Parallèlement, les différents corps de métier de l'État nous tombent dessus : il faut mettre en route le traitement des vinasses, prévoir une salle blanche d’embouteillage, revoir l'électricité, il faut il faut il faut… ! Et j'avais beau dire aux autorités préfectorales d’attendre que je finisse le traitement des vinasses - 360 000€ ! - pour entreprendre le reste, je n’étais pas entendu. Pour eux il s’agissait de sujets différents mais pour moi, tout sortait de la même poche.

Je l’ai fait quand même, mais de 2005 à 2013, je n'ai pas pu investir 1 centime dans la production ni dans rien d’autre. Durant 8 années, tout ce que l’on gagnait - ou ce que l’on empruntait - servait à mettre aux normes la distillerie et ça, ça a été très lourd. On ne gagnait pas beaucoup plus mais les dépenses, étaient significatives. En 2013, je change le moulin, ce qui améliore nettement la qualité du rhum et permet une production trois fois plus importante !

Vue d'ensemble de la distillerie - © SP-C

Rolls de broyage - © SP-C

PDP. On a évoqué toute cette tradition familiale qui dure depuis plus de 100 ans et l’on voit que ce n’est pas la fin.

FL Père. Certainement pas !

PDP. Il y a des jeunes qui arrivent…

MDP. Et ces jeunes-là, tu les attendais ! Je me souviens de toi dans ton bureau, nous disant que tu avais hâte qu’ils finissent leurs études parce que tu avais besoin d’eux. Nous ne les connaissions pas à l’époque.

FL Père. François - qui depuis l’âge de 5 ans savait déjà qu'il allait reprendre notre distillerie - était parti faire ses études en métropole, et Nicolas l’a suivi quelques années plus tard.

MDP. C’était vraiment ton envie, François, ou c’était celle de ton père ? (rires)

FL Fils. Alors deux choses. Nous avons d’abord une différence essentielle, c'est que Papa ne venait ici que les samedis, tandis que moi, j’étais là tous les jours ! Ce n’est qu’en devenant adulte et après m’être marié que j'ai quitté le Domaine. J’y ai donc passé toute mon enfance.

D’autre part, en toute franchise, quand j’ai 16-17 ans, je vois bien que c’est la galère pour mes parents. Ce n’est pas une partie de plaisir et je le ressens à travers eux : mon père rentre très tard le soir, couvert de graisse et d’huile. Ma mère, elle, jongle entre les nombreux clients - gérant seule l’ensemble de la Guadeloupe - et ses enfants qu’elle doit déposer à l’école, entre autres…

Mais là où Papa a raison, c'est que, depuis que j’ai 7-8 ans, je restais au rayon rhum du supermarché lorsque mes parents faisaient les courses ! Et à 8 ans, je vendais du rhum Longueteau à des gens qui passaient dans le rayon ! (rires) J’avais cela au fond de moi.

Plus tard, je me suis dirigé vers des études de commerce-marketing et j'ai commencé à vendre du whisky. C’est à ce moment-là que je me suis dit : « Mais en fait tu fais une grosse connerie parce que tu vends le whisky d’un étranger que tu ne connais pas, alors que tes parents qui font le même métier sont en train de galérer ». J’ai 19 ans et là, je sais précisément ce que je veux faire.

François Longueteau Fils - © SP-C

PDP. Toute cette fibre familiale, on en ressent profondément la puissance. Comment s'est faite ton intégration ? Et celle de Nicolas, ton frère ?

FL Père. Avant de parler d'intégration, pendant qu'ils faisaient leurs études ici, si j'avais besoin d'un coup de main le Dimanche et bien je pouvais compter sur eux. Cela pouvait être pour couper de la canne, pour réparer une pièce… ils ont tous les deux baigné là-dedans.

PDP. Comme toi ils ont touché à tout et sont donc capables aujourd'hui d'avoir une vision d'ensemble de tous les aspects, aussi bien de la partie agricole que de la distillation, de la vente et de la commercialisation.

FL Père. Oui, ils ont touché à tout. Aujourd'hui, François sera plus spécialisé dans la partie marketing, vente, chef d'équipements, exportations. Il a plusieurs casquettes. Nicolas est plus spécialisé dans la fabrication du rhum, mais si un jour il faut intervenir dans les champs, ils savent comment ça fonctionne. Même s’ils ne pratiquent pas tous les jours, ils connaissent bien sûr tous les gars de la propriété.

PDP. C’est ce qui fait l' « ADN Longueteau » pour nous. On connaît bien les distilleries martiniquaises qui sont souvent de grosses unités. Evidemment le directeur de la distillerie ne s’amuse pas à monter dans les tracteurs et à mettre la main dans le cambouis. Pour moi, c'est vraiment ce qui fait la spécificité de ces petites distilleries, et notamment de la vôtre qui est l’exemple emblématique de cette transmission « de Père en Fils ». On sent que les générations se renouvellent mais que l'approche reste la même.

FL Fils. Tu as parlé d'ADN. Je suis complètement d'accord avec toi, Philippe. L’ADN, c'est la chose la plus importante quoi que l'on fasse. Il faut avoir une ligne de conduite pour savoir ce que l’on veut faire et, sans doute encore plus important, ce que l’on ne veut pas faire.

MDP. François, quand tu débarques, pour ton père et toi, quelle est l'urgence ? Tu as fini tes études et tu as un bon bagage qui va pouvoir enrichir le travail de ton père et la production…

FL Fils. Honnêtement, j’ai pris un peu de temps à trouver mes marques parce que les études c'est une chose, mais l'expérience en est une autre. Or ma principale expérience avait été de travailler durant 5 ans chez le numéro 1 mondial de la confiserie, le groupe Mars : rien à voir avec notre structure familiale ! Vue de la Métropole, la distillerie me semblait lointaine mais lorsque ce groupe m’a muté en Guadeloupe, je passais devant le Domaine chaque matin, revoyait mes parents et l’envie est devenue très grande, il fallait que j’enclenche !

Nicolas Longueteau, François Longueteau Père et Fils - © Jessica Laguerre

FL Fils. C’est énorme comme changement, et encore le mot énorme est assez faible. L’ADN est toujours là évidemment, les valeurs sont ancrées, l'éducation que mes parents m'ont donnée est là. En revanche quand l'imprimante a un problème, c'est toi qui répares et le café n’arrive pas tout seul sur le bureau ! (rires)

FL Père. Il faut quand même savoir qu’à un moment je lui ai dit : « Je ne t’ai pas payé tes études pour que tu bosses pour les autres » ! (rires). Mais j’avoue que je n’ai pas eu besoin de beaucoup insister.

Je voulais dire autre chose également. Le mémoire que François a fait en fin d'études avait comme sujet « Comment relancer une entreprise qui bat de l'aile ou qui est dans le creux de la vague etc… », et bien, ce qu'il a mis dans son mémoire, c’est exactement ce qu'il a appliqué ici dans les grandes lignes.

PDP. C’est un visionnaire. Parce que débarquer comme ça avec autant de problèmes à gérer, se dire voilà où je veux être dans 5 ans, dans 10 ans, c'est une chose, mais c'est autre chose de le mettre en application, avec le peu de moyens qu'on a à disposition, faire que d'année en année on suive le fil et qu’on franchisse les étapes. Voilà qui me ramène à l'aspect produit, à votre production. On connaît vraiment bien « Longueteau » et on voit que la marque se porte très bien. Mais vous avez complètement révolutionné votre offre. Racontez-nous.

FL Père. François était arrivé depuis 2011. Nicolas arrive en 2013 et c’est à ce moment-là que tout ce que François avait fait jusqu’alors au niveau marketing porte ses fruits. Vous le savez très bien, le rhum était bon mais les gens ne le savaient pas et le rôle de François a été de le faire savoir : en choisissant de belles bouteilles, en sortant de nouveaux produits. On a quand même été les premiers à faire du Brut de colonne, les premiers à faire du parcellaire… Tout cela ça a permis de redorer notre blason ce qui était très important.

Parcelle faisant face à la mer - © Longueteau

Longueteau parcellaire n°1 - © LCDR

PDP. Complètement ! C’est vrai que quand vous avez sorti la gamme Genesis, c’était énorme. Il fallait y penser et justement comment, François - là je m'adresse à François fils - comment as-tu eu ces idées : faire du Brut, du parcellaire ? Cela ne répondait pas à des tendances fortes du marché bien que ça le soit devenu après !

FL Fils. Effectivement ce n’était pas du tout une tendance et ce n’était même pas quelque chose qu’on aurait pu imaginer devenir une tendance. En fait on a créé le Longueteau 62 degrés en 1995 je pense. Pour le frère de mon grand-père, pour mon grand-père et mon père, mais aussi plus tard pour mon frère et moi, ce produit était l’un de ceux que l'on adorait ! En 2011, quand je veux faire connaître notre rhum, je passe donc naturellement par notre 62 degrés qui me plaît beaucoup.

Arrivent ensuite deux éléments qui entrent en ligne de compte. Le premier, c'est que mon frère récupère effectivement la partie production, sa première récolte a lieu en 2013. Bien que mon frère ne soit pas un grand spécialiste des alcools, c’est un amoureux inconditionnel du rhum et du rhum avec le moins de sucre possible : ça tombe bien puisque c’est le distillateur ! (rires)

Donc deux paramètres à ce moment-là, c'est que premièrement, les consommateurs apprécient le 62 degrés, mais ont-ils déjà essayé plus ? Bien sûr, nous, on l’a déjà fait et on adore, puisque mon frère boit des « Bruts de colonne » depuis un moment. On trouve cela très bon, même excellent, mais peut-on le proposer au consommateur ? Alors un jour, en rentrant d'un salon, je lui lance « Chiche, on le fait ! ».

Il est vrai que lorsqu'on le boit en sortie de colonne, c’est encore tout chaud et nous, on aime ça ! On a donc pris le temps, attendu 6 mois, puis 1 an, mais ce n’était pas encore prêt. Au bout d'un an et demi, on se dit « Purée, c'est une pépite, c'est incroyable ce que le rhum a bougé, a évolué. Il est devenu plus rond, plus gras, la nature a fait son job et là on se dit on fonce et on le fait ! »

Je me souviens de Papa quand je lui montre les budgets des bouteilles et des coffrets à l’époque : forcément il a eu un petit choc ! (rires) Partant du principe que cela ne se vendra pas, on se lance sur 5000 bouteilles que l’on prévoit d’écouler et de rentabiliser sur 4 à 5 années. Résultat ? Et bien on a tout vendu en 5 mois ! Le premier Genesis titrait quand même à 73,25°, comment aurions-nous pu deviner un tel succès ?!

Colonne à distiller - © Rhum Longueteau

FL Fils. L’idée derrière cela n’était évidemment pas de faire un one shot. Dès le premier Genesis, une partie avait été mise en fûts pour voir ce que ça allait donner après. Cela nous permet aujourd'hui d'avoir, comme tu viens de le dire, Philippe, une véritable collection, complète, qui s'agrandira encore l'an prochain parce qu'on en met un peu de côté.

Genesis Vieux - © SP-C

PDP. Je crois que le vieux Genesis s'est vendu en quelques jours, non ?

FL Fils. Je crois que le stock défini pour la Guadeloupe s’est vendu en 4 jours et en un mois environ en France.

PDP. Et bien, il faut en faire plus mon vieux, on en veut plus ! Nous on a besoin de quilles ! (rires)

FL Père. Je dois dire que quand François a pris ses fonctions, on avait toujours du mal à joindre les deux bouts puisque on était en pleine mise aux normes. L’une des premières choses qu’il m'a dites, c’est que nos bouteilles, nos capsules, nos étiquettes… n’étaient pas modernes et qu’il fallait les changer. On a fait un calcul rapide et il y en avait pour 100 000 €. Quand tu n'as pas la peau de tes fesses, ça fait beaucoup de zéros ! Mais je me suis dit : « Il y a deux solutions ».

Parce qu’il ne faut pas oublier que moi, quand je travaillais avec mon père, je m'entendais très bien avec lui, mais, chaque fois que je voulais faire quelque chose, la réponse était : « On n’a pas les moyens ». Et j'ai vécu ça quand même pendant environ 25 ans !

Donc j’ai eu envie de faire confiance à François et cela a fonctionné : quand on a changé les bouteilles et les étiquettes des punchs, on a fait des augmentations à 400 % sur certaines références ! Bien sûr, ce n’est pas lui qui va m'expliquer comment réparer un moteur mais ce n’est pas moi qui lui expliquerait comment faire du marketing, chacun son job ! (rires) Alors c’est vrai que je ris souvent jaune lorsqu’il me présente les budgets mais je lui fais confiance. (rires)

PDP. Après avoir parlé des blancs, des parcellaires, des punchs, on pourrait peut-être dire un petit mot sur les vieux parce que c'est vrai qu’historiquement - en tout cas nous quand on a démarré - ce n’était pas forcément la gamme où Longueteau était le plus réputé. Pour moi, c'est vraiment dans les dernières années qu'on a vu apparaître de nouveaux produits dans la gamme des vieux : Concerto, Prélude, Symphonie, ce concept où l’on n’est plus dans la force des bruts, mais dans quelque chose de travaillé, de doux, comme cette belle Symphonie que vous sortez. Est-ce que ça a été tout de suite une stratégie que de remettre en route l'aspect vieux, ce qui ne se fait pas du jour au lendemain ?

FL Père. J’ai presque envie de te dire que c'est step by step. Il a d'abord fallu mettre la distillerie aux normes, qu'elle soit capable de débiter beaucoup de rhum, à notre niveau j’entends. Actuellement la partie « rhum vieux » nécessite beaucoup de place et donc la construction de nouveaux bâtiments, soumis à la DA et à toutes les contraintes administratives possibles et imaginables. Donc on avance, à tout petits pas, mais on avance quand même, tant en quantité qu'en qualité. Tu parlais de Concerto à l'instant, et bien il vient d'être Médaille d’Or au Concours Mondial de Bruxelles. Et le Prélude, Grande Médaille d’Or !!

PDP. Quelles belles récompenses ! Bravo !! Vous dites avancer à petit pas mais la dernière fois que je suis venu, j'ai vu quand même un grand nombre de fûts qui avaient été mis en vieillissement, donc on pense quand même à l’avenir.

FL Fils. Nous n’avions pas de politique de vieillissement avant 2005. Elle a pris du retard pour des raisons diverses et variées, puis a été remise en route en 2012.

Le Chai de vieillissement - © SP-C

FL Fils. La volonté des rhums Longueteau est de pouvoir faire tous les produits possibles, du simple rhum blanc 40° - médaillé d’Or 2021 à Bruxelles - au Concerto XO, et cela en respectant notre ADN. On l’a déjà beaucoup vu sur les blancs et on le verra aussi sur les vieux, dans leurs caractéristiques techniques : toute approche produit est liée à un élément technique dont on parle peu ou dont on ne soupçonne pas l’existence. Les parcellaires, les Bruts de Colonne ne sont pas nouveaux dans la démarche mais il est vrai que nous les dévoilons aujourd’hui au grand jour.

Prélude, Symphonie et Concerto mettent quant à eux la partie assemblage et la capacité du Maître de Chai à assembler différents profils aromatiques pour en créer de nouveaux.

On a eu par le passé quelques Single Casks, il y en aura d'autres aussi et là, c’est une technique qui laisse une place totale au travail de la nature. Il y aura d'autres techniques qui verront le jour - si le Covid le permet - dès 2022 tout en respectant notre « âme aromatique », notre « ADN aromatique » et notre « ADN familial. ».

Aujourd’hui, ce qui fait défaut à cette notoriété qu'on a sur le vieux, c'est qu'il n’y a malheureusement pas beaucoup de stocks et donc de gens qui y ont accès. Nous aimerions que plus de personnes puissent déguster nos rhums et nous faire part de leur ressenti. Là où un rhum blanc, on arrive à en offrir facilement 5000-6000 bouteilles régulièrement - voire 20 000 bouteilles pour un 62 par exemple - et bien les Symphonies sont autour de 1000 à 1500 bouteilles.

L’agrandissement du chai - devenu indispensable - est actuellement en cours et permettra d’ici 2026-2027 de stocker 3000 fûts supplémentaires, ce qui devrait nous faire passer un cap.

Nous ne souhaitons pas nous trahir en faisant du commercial. Nous faisons ce que nous aimons et tenons à respecter notre ADN mais en résumé, nous avons énormément de projets pour nos rhums vieux.

PDP. Peux-tu nous mettre un peu dans la confidence ?

MDP. Dans une confidence relative, façon de parler ! (rires)

FL Fils. Il y en a un que je ne peux pas dévoiler. Mais pour l’autre, je le fais volontiers parce que c'est une continuité de collection. En effet il y aura « Opéra », qui est le 4ème opus de la collection « Harmonie ». Cela aurait dû sortir en fin d'année mais avec les problèmes de packaging et de transport du Covid, nous pensons plutôt que cette sortie aura lieu au premier trimestre 2022.

Et, dans la continuité des collections Genesis, nous dévoilerons bientôt le Genesis XO !

PDP. Wow ! N’oublie pas de mettre un post-it avec mon nom sur les fûts. (rires)

FL Fils. (rires) Il y aura également une toute nouvelle collection jamais faite, jamais créée, jamais travaillée, jamais abordée par les rhumiers, sauf erreur de ma part. Ce que je peux vous dire, c’est qu’elle se composera de cinq rhums vieux différents - 300-400 bouteilles pour chaque - et encore une fois qu’elle reposera sur une technique particulière de vieillissement. Nous sommes allés jusqu’au bout de la démarche avec notre tonnelier, à nos côtés depuis 2014. Nous en revenons toujours à la notion de confiance car c’est elle qui nous permet, quand on a des idées un peu farfelues, d'aller très loin. Et là, on est allé très loin.

© SP-C

MDP. Bon et bien nous n’avons plus qu’à attendre patiemment ces petits bijoux !

FL Fils. Papa me fait également remarquer une autre très belle nouveauté : notre cuvée 125 ans !

PDP. Mais oui, attends, je fais mes petits calculs 1895 à… oui oui 125 ans !

FL Fils. Oui, on a simplement un an et demi de retard ! (rires)

FL Fils. Cette carafe 125 ans est un triple millésime 2008-2009-2010. Nous avons malheureusement dû faire des concessions packaging à cause du Covid. Cette édition limitée compte 2500 flacons. On est sur des notes fruitées (fruits rouges) et des notes confites que l’on aime beaucoup. On reste dans un profil très élégant, pas trop boisé car nous n’aimons pas cela, mais au contraire sur un profil très fin, très complexe, avec des notes de rancio, un peu « fond de tiroir » en fin de bouche. C'est un très joli produit dont le nez est assez extraordinaire, particulièrement bluffant de précision et de complexité que l’on retrouve en bouche.

On est très fiers de ce produit-là qui est une cuvée « signature » et qui vient renforcer notre actualité très chargée.

Carafe 125 ans, multimillésime - © Rhum Longueteau

FL Père. Juste une question. Ca vous dit quelque chose, le film « Terres des hommes, Terres du rhum » ?

MDP. Non, nous n’en n’avons pas entendu parler.

FL Père. Et bien si vous en avez l’occasion tous les deux, allez le voir. C’est un film reportage, à la fois intéressant au niveau historique et au niveau émotionnel. Normalement ça passe sur Canal+ à partir de maintenant. Un film fait par un passionné, avec beaucoup d'amour. Cela devrait vous plaire.

MDP. Merci pour cette recommandation François, je suis certaine qu’elle intéressera également nos lecteurs.

PDP. Ecoutez, merci d'avoir passé ce grand moment avec nous. On est tellement heureux de vous avoir eus en forme tous les deux. Un petit regret que Nicolas n’ait pu être là, mais il était avec nous par la pensée tout comme Dominique qui a, elle aussi, joué un rôle essentiel dans cette aventure. Quelle belle équipe et quelle merveilleuse famille vous formez !

FL Père. Nous avons hâte de vous voir, alors n’hésitez pas, le Domaine vous attend !


* sucrotte : C’est le nom donné aux petites unités de fabrication du sucre.

* rhum « z’habitant » : C’est le nom que l’on donnait autrefois au rhum agricole, c’est-à-dire au rhum issu de la fermentation et de la distillation du jus de canne à sucre (ou vesou). Ceci par opposition au rhum industriel obtenu à partir de la mélasse.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. À consommer avec modération.