ULTRASCORE D'UNE RUMANCE PARISIENNE



#06 ULTRASCORE D'UNE RUMANCE PARISIENNE

[ 27.04.2018 ]

La cadence du pays se dissout dans la ville des lumières. La Carbetian Rhapsody de Grégory Privat qui joue à mes oreilles m’y ramène. Ma peau se souvient déjà de la moiteur de l’air. Introduction au piano d’une balade enlevée. La joie monte. Les percussions du Ka se joignent au piano et mon pas s’accélère. Allegro ! Entrent les cordes qui imitent le souffle du vent en bord de mer et les quais de Seine s’effacent. Le Ka est remplacé par des claquements de  mains rythmiques et mes yeux projettent un coucher de soleil sur le Nord Caraïbe. Retour du tambour, cordes, piano et mains en harmonie ; la musique affranchit le corps de sa géographie. De l’île de la Cité, je m’envole pour un voyage en terres de rhum.

manifeste rumance

© photo Patrick Baudin


Par touches et par endroits, dans l’ambiance cossue et stylisée d’un bar, cette familiarité se fait  de nouveau jour. Non, elle n’est pas la lumière tamisée par des bulbes déco aux accents industriels du bar le Mabel. Pas non plus, la vieille pierre des murs du Little Red Door ; ni même les papier-peints du Danico, aussi élégants soient-ils. Ces décors-là sont bien d’ici. 
manifeste rumance
© photo Jessica Toumson

Prendre place au comptoir pour mieux voir, mieux imaginer la suite. L’intimité naît de l’éclat des bouteilles aux étiquettes mystérieuses qui scintillent sur les étagères. Dévoiler, dissimuler, surprendre. Principes  élémentaires de séduction. Les noms des cocktails sont une histoire à part entière. Le menu évoque avec originalité et non sans humour, des compositions savoureuses. Les ingrédients évoqués sont indicatifs, les associations toujours suggestives.

Le maître de cérémonie s’active. Pourtant le goût ne se devine dans aucun de ses gestes. Mais la promesse se fait plus précise. Comment anticiper la création d’Angelo ? Un vinaigre fait maison hors du commun, un trait de lait de coco et une dose de rhum vieux Neisson XO Fullproof. Acidité et gras en équilibre, du fruit confit pour la rondeur et de la longueur, infinie. Myriade de sensations et l’émotion intacte du souvenir.
 
Le cuivre et l’inox font retentir leurs sonorités. Dans le mix plus ou moins saturé entre la musique d’ambiance, le tintement des verres et le bruissement des voix, surgit la connivence. Images, musiques, mots. Les éléments de l’ultrascore émergent, à la façon de Chassol. Plus qu’une bande originale de film que l’on perçoit sans y prêter attention, mais comme une grammaire du son qui plonge à l’intérieur du drink pour dévoiler ou dissimuler sa source.

Ultrascore : processus graduel de transformation du son en mélodie et harmonie. N’en va-t-il pas de même pour le spiritueux ou le cocktail ? Ne compose-t-on pas un drink, un assemblage, comme une musique ? Notes aromatiques, notes de musiques. Une nouvelle analogie propice à la drive des sens.
 
Prenez un Ti’punch par exemple. La ligne de base, la mélodie en serait le rhum agricole blanc. L’harmonie ? Les notes superposées à la base comme un accord, le zeste de citron et le sucre.
 
Et de même, la mélodie du rhum blanc se joue sur l’odeur de canne fraîche, qui mêle les notes herbacées, florales, et le parfum du sucre. L’harmonie ? Une salinité plus ou moins marquée en fonction du terroir, une texture souple, plus ou moins fonction de la distillation, et une intensité  marquée en fonction du degré etc... Les papilles ne chantent pas exactement la même chanson de six à douze ou vingt-quatre mois de maturation.
 
La maison Longueteau joue de cette grammaire avec sa nouvelle gamme, Harmonie. En introduisant l’usage du fûts de chêne neuf dans ses vieillissements, elle créée une mélodie singulière. Ce finish pour Symphonie et Concerto maintient la tension en bouche et des notes pralinées, tandis que le Prélude, ambré intégralement en fûts neufs, garde la fraîcheur de la canne et une touche épicée. De même, la différence entre une distillation alambic et une distillation en colonne repose sur les instruments : aux graves la clé de fa et la clé de sol pour les autres.
 
On peut aimer les accents de la contrebasse et néanmoins apprécier la fluidité du piano, non ? Par delà le bonheur des papilles, le verre nous rapproche de l’esprit du créateur. Mixologiste ou maître de chais qu’importe, ils harmonisent le réel des saveurs pour nous livrer du goût. Malgré les interrogations catégorielles qui m’agitent comme elles traversent l’univers du rhum, je reste une amoureuse de l’improvisation jazz, du saxo et du rhum opulent.
 
Musique maestro ! Et que ça chante !

manifeste rumance

© photo Patrick Baudin

Par Jessica Toumson
Fondatrice du site Rumantics.com


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