AU COMMENCEMENT ETAIT LA CANNE



#07 AU COMMENCEMENT ÉTAIT LA CANNE

[ 25.05.2018 ]

Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent.

André Gide, Les nourritures terrestres (1897)

manifeste rumance

Invitation à la Rumance © photo HappyMan Photography

Si j’étais botaniste, cette drive commencerait à l’autre bout du monde, quelque part en Océanie, entre les Philippines et Fidji. Je serais mal en peine d’orienter ma boussole vers l’Est ou l’Ouest. Mais je saurais que toute canne n’est pas bonne à goûter. Je me souviendrais peut-être que c’est une herbe. Si j’étais historienne, le commencement s’étirerait de l’Inde vers la Méditerranée et je dirais Sakhara ou Schakar. Si j’avais vécu dans l’Antiquité, je l’appellerai Sakcharon ou Saccharum et je parlerais, comme Alexandre, du roseau qui donne du miel.  Mais ces mots-là ne sont pas les miens.

De mon côté du monde et du temps, Canne s’écrit K-a-n-n et se dit K-an-n’. Et, la drive commence par l’eau. D’abord, il y a les eaux calmes des Caraïbes qui affrontent l’Atlantique à Scotts Head, en Dominique et se mélangent partout ailleurs, d’Anguille à Tobago. Mais, il y aussi l’eau douce que l’on ajoute au jus de ses tiges, pour faire le vesou, ou que l’on réduit, pour cristalliser ses sucs jusqu’au sirop, et dont on réutilisera la mélasse résiduelle. 
manifeste rumance
Canne Paille Nord Basse Terre © photo Jessica Laguerre

De là, pour le rhum, distillat de la mélasse ou du vesou, on peut établir une première distinction, définir deux catégories. Elles sont fonctionnelles et confortables pour l’esprit. Mais ma canne est glissantienne. Elle créolise, synthétise et rassemble. Elle existe sur les interfaces et se joue des frontières. Ma canne est une mangrove, ni cloaque ni pépinière, mais en tout temps, un peu des deux. Dessous la terre, c’est un rhizome, un entrelacs de racines horizontales, foisonnantes et peu profondes. Dessus, c’est l’eau debout qui surgit et nourrit.

Ma canne est vive, mais elle manque de mots. On l’appelle matos, paille, ou surette. Mais, trop souvent, elle ne porte qu’un nom et des chiffres. Elle est bleue chez Clément, avec une acidité d’agrumes, rouge chez Longueteau, La Favorite, La Mauny ou A1710, avec ce goût fumé de thé noir. Elle est noire chez Bologne, au nez léger de fleurs blanches et, grise chez Bielle, avec des notes de poivre et d’écorce. Elle a douceur de la sapotille, l’acidité de la maracudja, la gourmandise de la mangue. Ma canne a du goût. Ce n’est pas une coïncidence. Elle a le goût de sa terre. Elle prend racine aux flancs des montagnes et des volcans, aux têtes des plateaux, au creux des vallées, en bordure du littoral.

Je m’attarde sur le paysage bien sûr. Mes yeux ont caressé ces champs-là. J’y ai entendu le silence du vent qui retient son souffle. Parfois, les roches noires bâtissaient les maisons ; plus souvent, les carrières de calcaire annoncent une architecture nouvelle. Partout de la canne. J’ai vu les plaines frémir du mouvement de la paille, les chemins de traverse devenir meubles d’argile mouillé, l’air en altitude se charger d’humidité à l’approche de la nuit ou encore le littoral balayé de sel.
 

manifeste rumance

Vue de la Montagne Pelée depuis le domaine JM au Macouba © photo Jessica Toumson


Je me consacre au terroir avec la même persistance obstinée des hommes qui ont fait les mers de canne, en dépit des rivages et des frontières parce que justement, l’eau debout est tout sauf contemplation passive. Comme dans les vignes, il émerge à force de temps et de science. Combien de fois l’homme devra poser la main, le regard, la langue pour déterminer la meilleure alliance de la terre et du raisin ?

Le terroir requière la participation active du paysan, de l’agronome, du chimiste, du botaniste, de l’homme d’affaires, de l’iconographe. Niché entre terre et histoire, entre le sol et les hommes, sur un axe qui s’étire d’hier à demain, il n’est ni exclusivement donné ni strictement travaillé.

Je m’attache à porter le regard sur la terre et les hommes, comme autrefois, Jean-François Millet a porté le pinceau à la toile, pour représenter les campagnes et construire un archétype des paysans de France ou comme Walker Evans a braqué son objectif sur les campagnes américaines des années 1930, pour donner un visage aux raisins de la colère. Le regard porté saisit en même temps le paysage, le lieu, l'ambiance et l’époque, en un mot, le réel.

Ma canne est jeune, mais elle a survécu aux cyclones, aux éruptions, aux séismes, aux sécheresses, aux guerres du feu et de l’argent. Dès quinze heures, elle baigne dans la même lumière aux teintes orangées les horizons de Puerto Plata à Montego Bay, de Milot à Macouba, de Deshaies à Speightowns, de Saint-Louis à Demerara. Elle se laisse goûter d’un verre à un autre, différente. Impérieuse, elle exige la caresse du regard. Dlo Doubout ? Kann ! C’est une invitation.

Par Jessica Toumson
Fondatrice du site Rumantics.com



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